Scoliose : millénaire mais… toujours secrète

L’histoire de la scoliose débute, comme bien souvent en médecine, avec Hippocrate (460-377 av J.-C.). C’est lui en effet, qui a le premier décrit cette déformation de la colonne vertébrale. Depuis, malgré d’innombrables travaux scientifiques, les causes de cette maladie ne sont pas encore complètement élucidées. Les médecins parlent alors de scoliose idiopathique, c’est-à-dire dont on ne connait pas la cause. Chirurgien orthopédique et membre de l’Académie nationale de médecine, le Pr Jean Dubousset est l’un des spécialistes français de cette maladie. Et c’est avec précision mais aussi un art consommé de la narration, qu’il nous conte son histoire… toujours en mouvement.

« Claude Galien (131-201 après J.-C.) fut le premier à utiliser le mot de scoliose, qui signifie tortueux en grec. Mais l’histoire de la scoliose est bien plus ancienne », souffle avec malice le Pr Dubousset. « Les archéologues et les anthropologues ont trouvé des squelettes tordus dès l’époque néolithique ». Une très vieille histoire, donc… Nicolas Andry (1658-1742), un médecin, en donna une illustration parfaite avec ce qu’il est convenu d’appeler « l’arbre tors d’Andry ». « Un arbre tordu, représentant parfaitement la colonne vertébrale d’un enfant souffrant d’une scoliose idiopathique. A plus de 80 ans, Andry inventa le terme d’orthopédie en associant deux mots grecs (ortho : droit ; pais, paido : enfant) ».

La scoliose idiopathique se caractérise en effet par une torsion de la colonne vertébrale. « Quand vous avez en mains le squelette d’un patient ayant souffert de scoliose, vous voyez un arbre tordu, et ceci dans les trois dimensions de l’espace. Nous avons bien montré que ce que nous voyons sur les radios, ce n’était qu’une ombre chinoise de la réalité. La déformation de la colonne vertébrale associe une courbure dans le plan frontal (ou plutôt un peu oblique) à une rotation vertébrale dans le plan horizontal. »

Chez les petits, pas de chirurgie ?

Les traitements de la scoliose reposent sur un objectif unique : redresser la colonne, lui redonner une esthétique. Au fils des siècles, ils ont connu une évolution spectaculaire. Ils ont surtout perdu de leur caractère barbare. Hippocrate par exemple, proposait à ces patients un lit garni de treuils et de poulies. Peut-être pas la garantie d’un sommeil paisible et reposant… Que dire pourtant, de cette femme du XVIème siècle qui a dû subir une compression… dans une presse à linge ? Sans oublier l’escarpolette de l’Anglais Francis Glisson (1597-1677), qui permettait de suspendre un enfant par la tête et les épaules !

L’approche de la compression par corset, est évoquée en France grâce aux travaux d’Ambroise Paré (1510-1590). Mais c’est au XIXème siècle que les propositions thérapeutiques vont se multiplier, notamment en France. Le traitement repose ainsi sur l’association de la gymnastique, du port d’un corset le jour, et d’une traction de nuit sur un lit orthopédique. Les résultats pourtant, restent médiocres. « L’apparition des bandages plâtrés permet à Sayre (1820-1900), du New Jersey aux Etats-Unis, de faire des corsets plâtrés sous élongation. Bien moulés, ces derniers ont un meilleur effet correcteur », explique le Pr Dubousset.

Aujourd’hui les techniques font principalement appel au corset et aux traitements conservateurs. Le Pr Dubousset connaît son sujet par cœur, et décrit à merveille les scolioses infantiles. « Elles touchent les petits de moins de 6 ans. En réalité dans cette catégorie, les enfants présentent des déformations dès les premiers mois. Certaines vont disparaître tout de suite, d’autres risquent de perdurer. Et certaines ne seront régressives, qu’à condition d’être correctement traitées. » Et côté traitement pour les plus jeunes, il plaide avant tout pour l’orthopédie. Autrement dit, un acte non chirurgical. « Chez les petits enfants, la chirurgie est risquée. Il faut vraiment éviter de mettre le doigt dans cet engrenage, dans certains cas. Nous prolongeons les traitements orthopédiques non chirurgicaux jusqu’à ce qu’ils aient atteint un âge suffisant pour la chirurgie ».

A l’adolescence, les filles en première ligne

Grâce au port du plâtre, puis d’un corset, nous parvenons pour certains, en fin de croissance, à de très bons résultats ». Mais à quel prix ? Pour Jean Dubousset, « à l’inverse de la chirurgie, cette technique est beaucoup moins invasive pour les tissus des enfants. En revanche, ils souffrent au niveau psychologique. Ils sont forcés à porter un corset ou un plâtre pendant une partie de leur enfance, et même de leur adolescence. » C’est pourquoi il tient à insister sur le rôle des parents Tout au long du traitement, leur coopération est absolument nécessaire. Et pour ce spécialiste reconnu au-delà de nos frontières, « il est essentiel d’expliquer clairement et précisément aux parents, comme à l’enfant, l’intérêt du traitement. D’ailleurs, j’insiste sur la supériorité du plâtre chez les plus jeunes. Il corrige plus efficacement que le corset, car il agit mieux dans les trois dimensions. Le corset lui, a tendance à aplatir les déformations. Sans compter qu’un enfant peut facilement l’ôter ». Concernant le corset, le Pr Dubousset insiste sur le fait que ce dernier « doit être réalisé par un professionnel compétent, c’est-à-dire un orthoprothésiste confirmé ». Enfin, les scolioses infantiles dites malignes bénéficieront d’un acte chirurgical qui rendra plus efficace le traitement orthopédique.

La majorité des scolioses sont celles que Jean Dubousset appelle les scolioses idiopathiques pubertaires. Lesquelles touchent en majorité des filles. « Elles sont découvertes à la puberté, lorsque la croissance de la colonne vertébrale est la plus rapide. Dans cette forme de scoliose, il y a une forte composante génétique. Si la famille a des antécédents de scoliose, le risque est important ». Ici le traitement proposé reposera encore une fois sur le plâtre puis le corset. « Ce dernier n’est pas toujours très facile à accepter à un âge où les filles découvrent leurs corps ».

Pour certains, la chirurgie sera nécessaire. L’opération vise à corriger la courbure et à rétablir l’esthétique de la colonne vertébrale au prix de la soudure des vertèbres déformées. C’est ce que l’on appelle une arthrodèse. En complément, une ou plusieurs tiges métalliques peuvent être posées pour maintenir l’alignement corrigé des vertèbres. « Cette technique ¬- mise au point par les Prs Yves Cotrel et Jean Dubousset n.d.l.r. - est efficace chez l’adolescent. Il se retrouvera avec une colonne redressée mais plus rigide. Il aura donc, un enraidissement vertébral ». Aujourd’hui 80% à 90% des scolioses idiopathiques sont correctement traitées. Et c’est un progrès considérable ! « Mais depuis Hippocrate, si la communauté scientifique est parvenue à trouver quelque pistes pouvant expliquer pourquoi une scoliose survient - des causes hormonales ou neurologiques par exemple - cette maladie reste encore très souvent, mystérieuse ». C’est la raison pour laquelle, la Fondation Yves Cotrel de l’Institut de France a choisi comme thème de recherche depuis plus de 10 ans, l’étiologie de la scoliose idiopathique.

Mystérieuse mais… accessible. Pour ses travaux et ses recherches, le Pr Dubousset, conjointement avec le Pr Yves Cotrel, a reçu en 1989 le Prix Mondial de Chirurgie, décerné par l’Université de Genève.

 

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