La cardiologie moderne : quand le mandarinat a du bon

Déjà quinze siècles avant J.C. les Egyptiens mentionnaient l’existence dans les papyrus des pulsations cardiaques. C’est dire si le cœur fascine les hommes depuis la nuit des temps. Cet intérêt n’a fait que croître au fil des siècles, jusqu’à la naissance de la cardiologie en tant que discipline médicale à part entière. Membre de l’Académie nationale de médecine dont il a aussi été le président, le Pr André Vacheron nous livre sa vision de l’histoire de la cardiologie A l’écoute des battements cardiaques.

« La découverte de la circulation sanguine fonde les assises de la cardiologie en tant que discipline », nous explique-t-il d’emblée. Et c’est dès le 17e siècle, grâce à William Harvey, un médecin et physiologiste anglais, que les hommes ont commencé à comprendre le fonctionnement du cœur. Il faudra pourtant, patienter encore deux siècles pour que naisse la cardiologie clinique. « La mesure de la tension artérielle, l’auscultation du cœur ne sont réalisées qu’à ce moment-là », poursuit-il. Les progrès scientifiques s’enchaînent alors, très vite. « Un Néerlandais Willem Einthoven, met au point le premier électrocardiographe en 1924. Ce qui lui vaut le prix Nobel de médecine ». Si primitif soit-il au regard des performances aujourd’hui possibles, cet appareil permet d’enregistrer les courants électriques cardiaques et donc, « de s’apercevoir qu’ils sont modifiés dans certaines situations pathologiques. Par exemple, l’infarctus du myocarde », précise André Vacheron.

D’invention beaucoup plus récente, le cathétérisme cardiaque figure parmi les avancées techniques les plus significatives de la cardiologie. Le cœur avant tout, fonctionne comme une pompe. Il fallait donc être capable d’en mesurer le débit. En cas de baisse anormale de celui-ci, il serait ainsi possible de détecter une défaillance. La première expérience sera menée par l’Allemand Werner Forssmann. En 1929, « il a réussi à faire progresser jusque dans son cœur, en se plaçant derrière un appareil de radioscopie, un cathéter, en empruntant le cheminement d’une veine de l’avant-bras. Ainsi pouvait-il prendre ultérieurement la pression de son propre cœur ! », raconte admiratif le Pr Vacheron, manifestement épaté par la témérité de son confrère. On le serait d’ailleurs à moins…

Enfin, la coronarographie a permis dès 1958, de visualiser les artères coronaires en y injectant des produits de contraste iodés. « Ces grandes technologies mises au point au 20e siècle, marquent l’avènement de la cardiologie contemporaine », insiste André Vacheron. C’est là selon lui, un héritage majeur pour la discipline. Depuis, la cardiologie n’a cessé d’évoluer, de s’affiner, pour mener à l’élaboration des pace-makers qui permettent de prendre en charge les syncopes cardiaques par trouble conductif. Il y a eu aussi les défibrillateurs pour traiter les arythmies : d’abord externes et manuels, puis automatisés, et désormais implantables, ces défibrillateurs sauvent chaque année, des milliers de vies. Et parallèlement de la cardiologie médicale, il y a eu aussi, bien sûr, l’explosion de la chirurgie cardiaque dont nous a déjà entretenu le Pr Daniel Loisance.

L’héritage de grands médecins

Rien de tout cela n’aurait pu advenir sans les cardiologues pionniers. « Ils ont développé la cardiologie du 20e siècle et en ont fait une spécialité de plus en plus rigoureuse, enrichie par les techniques », s’enthousiasme André Vacheron. « En France, ce sont les grands patrons et leurs écoles qui ont fait avancer la cardiologie » assure-t-il. Il se désole toutefois, que ce système ait « quasiment disparu aujourd’hui. Cette institution remarquable dans laquelle il y avait un grand patron, des enfants patrons et des petits-enfants patrons n’existe plus. Ils se succédaient et formaient une école dans laquelle la discipline se développait », explique-t-il avec une pointe de nostalgie. Aujourd’hui donc, « on a morcelé les disciplines en créant des pôles, trop souvent hétérogènes ».

Mais qui étaient donc ces patrons ? « Charles Laubry puis ses disciples, Jean Lenègre et Pierre Soulié. Ensuite ils ont eux-mêmes formé des élèves. Car il n’y a pas de génération spontanée », assure le Pr Vacheron avec conviction.

« Pierre Soulié et Jean Lenègre étaient amis et… rivaux ». Les deux hommes avaient presque le même âge. Le premier était né en 1903, l’autre un an plus tard. « Ils se disputaient pour être le premier cardiologue français. Ils étaient tous deux très doués. Jean Lenègre, un travailleur acharné, et Pierre Soulié une personnalité très vive », décrit-il. Finalement, ils ont réussi à se partager l’affiche et ont l’un comme l’autre, marqué la discipline de leurs découvertes. C’est là une vertu et non des moindres, de l’émulation…

Jean Lenègre pour sa part, a développé le cathétérisme cardiaque, en même temps qu’André-Frédéric Cournand aux Etats-Unis, sans même le savoir. La Seconde Guerre Mondiale avait eu comme conséquence, de créer un fossé entre l’Europe et le reste du monde. Lenègre a également travaillé sur l’électrocardiographie en montrant que « certaines syncopes étaient dues à la dégénérescence du faisceau de His. C’est pourquoi cette pathologie porte aujourd’hui son nom : la maladie de Lenègre ».

De son côté, Pierre Soulié s’est intéressé aux cardiopathies congénitales, sur lesquelles il a publié un livre magistral en 1952 sobrement intitulé Les Cardiopathies congénitales. Il a même découvert une des cardiopathies génétiques en 1958 : la cardiomyopathie obstructive. Ces deux mandarins ont formé des élèves, qui ont eux-mêmes eu des disciples… Et ainsi va l’histoire de la cardiologie.

Les maladies d’hier et d’aujourd’hui

« Mais on ne peut parler de cardiologie moderne sans évoquer l’évolution des pathologies cardiaques », souligne le Pr Vacheron. Ce sont ces troubles du cœur qui marquent les étapes de la médecine et des découvertes.

« Lorsque j’ai débuté mes études, les salles de pédiatrie étaient pleines d’enfants souffrant de rhumatisme articulaire aigu (RAA) et de rhumatisme cardiaque », se souvient André Vacheron. Ces pathologies surviennent après des angines à streptocoques. Aujourd’hui, elles ont presque disparu des pays riches grâce à l’utilisation d’antibiotiques pour traiter les angines. En revanche, elles sévissent encore dans les pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne.

En France, les principales pathologies cardiaques touchent aujourd’hui les adultes plutôt âgés, en raison d’une mauvaise hygiène de vie. Tabac, alcool, sédentarité et alimentation trop riche en sont les principales causes. Mais André Vacheron avertit : « l’athérosclérose coronaire et ses complications que sont l’infarctus, l’insuffisance cardiaque et la mort subite, sont en pleine expansion chez des patients de plus en plus jeunes ».

Malgré tout, « la cardiologie moderne permet aujourd’hui de mieux connaître les pathologies cardiaques et donc de mieux les traiter », se réjouit-il. Les techniques continueront de se développer, grâce au travail des médecins et des chercheurs. Une histoire loin d’être achevée.

 

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