Deux hommes, deux femmes, des enfants ? Le corps social dans le débat

Le 7 novembre 2012 la ministre de la Justice Christiane Taubira, présentait en conseil des ministres le projet de loi du gouvernement sur le mariage pour les couples de même sexe. Un projet qui pose naturellement la question de l’adoption, voire de l’accès à la procréation médicalement assistée, dans la mesure même où tous les couples mariés y ont droit. Opposants et défenseurs du mariage homosexuel n’ont pas attendu cette date pour échanger leurs arguments, fût-ce sur le mode indirect en l’absence de tout débat organisé. Il y a déjà bien longtemps que les réactions s’enchaînent et se déchaînent. Avant même la présentation officielle du projet, certains membres de l’opposition estimaient qu’« on ne connaît pas les conséquences (du mariage homosexuel) sur les enfants, donc on joue avec le feu » (Eric Woerth – député UMP de l’Oise, dans Le Monde du 22 octobre 2012). Et si l’on donnait la parole aux premiers intéressés, à savoir les spécialistes de la petite enfance, les familles mais aussi les représentants de corps sociaux aussi impliqués que les cultes les plus présents dans la société française ?

Débat de spécialistes…

Pour le Dr Christian Flavigny, Directeur du département de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris), « pour nourrir l’enfant ou l’amener à l’école, il suffit d’un adulte. Peu importe sa vie sexuelle, peu importe aussi son nombre, un, deux ou plus… Il s’agit là de tâches parentales, au regard desquelles l’homoparentalité est sans incidence particulière ». Il pose en revanche un regard beaucoup plus critique lorsqu’il s’agit de la question de la filiation. « La filiation est le pivot de la vie affective et de l’identité. Elle est le fondement même, la raison d’être de l’enfant. Or ce dernier sait bien que sa venue au monde résulte de la relation d’un homme devenant le père, et d’une femme devenant la mère. Dans le cas de parents du même sexe, on mettrait le compagnon ou la compagne à la place de la mère ou du père, ce qui est acceptable au plan éducatif mais pas au plan filiatif. Ce serait un faux, faisant accroire à l’enfant par l’usage des lois, qu’il aurait deux pères ou bien deux mères. »

Sur cette question de la parentalité, Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste spécialisée dans la parentalité des couples homosexuels, est d’un tout autre avis. « Cette question de la filiation est politique et sociologique. Elle remonte en fait au Code Napoléon de 1804. On y apprend qu’une famille, c’est un père et une mère. Mais depuis 30 ans, la notion de famille a changé. Cette norme est aujourd’hui désuète. Entre les divorces, les familles recomposées… ce ne sont pas deux mais plusieurs personnes qui élèvent un enfant. Au sujet de son origine, l’enfant n’est pas idiot. Il sait très bien qu’il n’a pas été engendré par ses parents homosexuels, et qu’une troisième personne entre en jeu. Comme dans n’importe quelle famille, les parents sont là pour aider l’enfant à construire sa propre histoire ».

Même s’il se défend de « discréditer les différentes façons de faire la famille », le Dr Flavigny estime tout de même que ce projet de loi risque de « déstabiliser toutes les familles. Il placerait l’intérêt des parents avant celui des enfants. La loi lui imposant d’avoir deux parents indifférenciés de sexe (parents 1 et 2, ou parents A et B) ne peut donc que lui compliquer la compréhension de sa situation. Elle n’est pas de l’intérêt de sa vie affective et psychique ».

Pour Geneviève Delaisi de Parseval, cet argument ne tient pas la route. « Que les parents soient de même sexe n’altèrera pas la compréhension de l’enfant. Ce qui compte, c’est de bien lui expliquer les choses. La transparence est fondamentale. Les bases d’une bonne construction de l’enfant, c’est un couple solide et la communication ».

Les familles justement, parlons-en et surtout, donnons leur la parole.

Les familles tout aussi divisées

Le Collectif pour l’enfant réunit 80 associations de défense de la famille et de l’enfant. Pour sa porte-parole Béatrice Bourges « l’enfant doit être élevé dans l’altérité sexuelle ». Reprenant ainsi l’un des arguments de Christian Flavigny, elle donne un exemple précis, lui-même cité par un psychologue. « L’une deses patientes, élevée par deux femmes, ne s’y retrouve pas dans sa vie quotidienne. Elle exprime son besoin d’avoir une mère. Là elle en a deux, et ne parvient pas à se repérer ». Elle vit donc une remise en question de la famille, quel’association des Familles homoparentales (ADFH) se défend de vouloir provoquer..

Alexandre Urwicz en est le co-président et soutient, comme Geneviève Delaisi de Parseval, que « l’image de la famille a changé. On ne touche à rien. On enrichit. On ancre dans la loi cette pluralité familiale. Etre parent, c’est élever un enfant, le protéger… Cela va bien au-delà de la réalité biologique ».

Présentation du projet de loi

Le projet de loi présenté au conseil des ministres le 7 novembre 2012, fondé sur le principe d’égalité, permet aux couples de même sexe de se marier, et ouvre la voie de l’adoption, sous un angle double : adoption conjointe d’un enfant par les deux époux, ou adoption par l’un d’entre eux de l’enfant de l’autre...

Le projet ne modifie pas le régime juridique actuel du mariage ni de la filiation adoptive. Il l’élargit en revanche, étendant ses droits et devoirs aux personnes de même sexe. Il comprend néanmoins des dispositions d’adaptation, notamment pour la détermination du nom de l’enfant adopté. La règle actuelle, prévoyant l’attribution du nom du père à défaut de choix fait par les parents, n’est en effet plus adaptée au cas d’un couple homosexuel.

Reste le sujet qui fâche, celui de la disparition annoncée des notions de « père » et de « mère », supposées par les opposants au projet se voir substituer celles de « parent A » et « parent B » ou de « parent 1 » et « parent 2 ». Que nenni, clament ses porteurs ! Le communiqué officiel du gouvernement fait ainsi valoir que « lorsque cela est strictement nécessaire, les mots « père et mère » sont remplacés par le mot « parent » et les mots « mari et femme » par le mot « époux ». (…) Ces modifications ne sont pas systématiques. En outre, elles ne concernent pas les actes d’état civil ni le livret de famille, dont la forme n’est pas régie par la loi »…

Quoi qu’il en soit, le projet de loi est si « touffu » dans sa rédaction qu’il est plus sage d’en offrir ici la version intégrale, pour que chacun se fasse son opinion..

Le projet de loi devrait être débattu à l’Assemblée nationale selon toute vraisemblance, le 29 janvier 2013.

Aller plus loin

Le Dr Christian Flavigny est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la filiation. Parmi les derniers parus : La querelle du genre – Faut-il enseigner le ‘gender’ au lycée ? (PUF), 2012 - Avis de tempête sur la famille (Albin-Michel), 2008 ;

Geneviève Delaisi de Parseval est l’auteur de Familles à tout prix (Seuil), 2008 ;

Enfin dans la mesure où l’Organisation mondiale de la Santé donne comme définition de la santé « un état de complet bien-être physique, mental et social », nous avons donc décidé de donner la parole aux représentants du culte. Retrouvez :

Le point de vue des autorités catholique sur le mariage homosexuel ;

Le point de vue du Grand Rabbin de France ;

Le point de vue des autorités musulmanes.

 

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